Une adresse IPv4 ne se résume pas à un identifiant réseau. Elle conditionne le routage des paquets, la résolution DNS, l’application des règles de filtrage et, depuis la généralisation du CGNAT chez les FAI grand public, elle détermine directement ce qu’un abonné peut ou ne peut plus faire sur internet.
CGNAT et adresse IPv4 partagée : ce qui change pour le routage utilisateur
Le fait marquant de ces dernières années, largement ignoré des articles de vulgarisation, concerne la mutualisation des IPv4 publiques via le CGNAT (Carrier-Grade NAT). Orange a généralisé cette pratique sur ses Livebox début 2025, en attribuant aux box des clients des adresses dans la plage 100.64.0.0/10 avant une seconde traduction vers une IPv4 publique mutualisée.
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Concrètement, plusieurs abonnés partagent la même adresse IPv4 publique. Le routeur du FAI gère une table de traduction qui associe chaque flux sortant à un port source unique sur l’adresse partagée. Le paquet retour est réacheminé vers le bon abonné grâce à cette correspondance.
Les conséquences techniques sont directes :
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- La redirection de ports entrante devient impossible sans intervention du FAI, ce qui bloque l’auto-hébergement de serveurs (web, mail, domotique accessible à distance).
- Les protocoles P2P et certains jeux en ligne subissent une dégradation, car la connectivité entrante est restreinte par le NAT opérateur en amont du NAT de la box.
- Les objets connectés qui dépendent de callbacks entrants (caméras IP, assistants vocaux en mode local) peuvent présenter des comportements erratiques.
Pour retrouver ces usages, deux options : demander explicitement une IPv4 dédiée au FAI, ou basculer l’ensemble de la connectivité vers IPv6 quand l’infrastructure le permet. Nous recommandons de vérifier l’adresse WAN affichée sur l’interface d’administration de la box. Si elle commence par 100.64.x.x, le CGNAT est actif.

Adresse IPv4 et identification juridique sur internet
Une adresse IPv4 constitue une donnée personnelle au sens du RGPD dès lors qu’elle peut être rattachée à un abonné identifiable. Cette qualification a des implications directes en matière de conservation, de traitement et de réquisition judiciaire.
Les FAI conservent les logs d’attribution d’adresses IPv4 (statiques ou dynamiques) pendant une durée encadrée par la réglementation. En cas de procédure judiciaire, l’adresse IPv4 horodatée sert de point d’entrée pour identifier un abonné. Le port source devient nécessaire dans un contexte CGNAT, puisque plusieurs abonnés partagent la même IP publique au même instant.
Limites de l’identification par IPv4
L’utilisation d’un VPN, d’un proxy ou du réseau Tor substitue l’adresse IPv4 de sortie à celle de l’abonné. L’adresse IPv4 identifie un point de connexion, pas un individu. En environnement CGNAT, l’adresse seule sans le port source ne permet plus d’identifier un abonné unique.
Cette distinction est critique pour les équipes réseau et les juristes. Une injonction de retrait ou de blocage visant une adresse IPv4 mutualisée peut affecter plusieurs abonnés si le mécanisme CGNAT n’est pas pris en compte dans la requête.
Marché de transfert des blocs IPv4 : prix et raréfaction
L’espace d’adressage IPv4, codé sur 32 bits, plafonne théoriquement à un peu plus de quatre milliards de combinaisons. Les registres régionaux (RIPE NCC, ARIN, APNIC) ont épuisé leurs pools de distribution libre depuis plusieurs années. Le mécanisme central de réallocation repose désormais sur les transferts inter-organisations, documentés par les registres et analysés dans les rapports de marché publiés en 2025-2026.
Ces transferts fonctionnent comme un marché secondaire : une entreprise qui n’utilise plus un bloc IPv4 le cède à une autre, moyennant un prix par adresse qui fluctue selon l’offre, la taille du bloc et la région du registre. Les blocs de petite taille (un /24, soit 256 adresses) se négocient proportionnellement plus cher que les blocs larges.
Conséquence pour les architectes réseau
Le coût d’acquisition ou de location d’un bloc IPv4 pèse désormais dans les arbitrages d’infrastructure. Nous observons que de plus en plus d’organisations optent pour la location mensuelle de plages IPv4 plutôt que l’achat, ce qui modifie la planification budgétaire des projets réseau.
Cette raréfaction renforce aussi l’intérêt du dual-stack (IPv4 + IPv6) comme stratégie de transition, plutôt qu’une dépendance exclusive à des blocs IPv4 de plus en plus coûteux.

Structure technique d’une adresse IPv4 et masque de sous-réseau
Une adresse IPv4 se compose de 32 bits répartis en quatre octets, notés en décimal séparés par des points (exemple : 192.168.1.1). Chaque octet prend une valeur entre 0 et 255.
L’adresse se divise en deux parties logiques définies par le masque de sous-réseau : la partie réseau et la partie hôte. Le masque détermine combien de bits identifient le réseau et combien identifient la machine sur ce réseau. Un masque /24 (255.255.255.0) réserve 24 bits au réseau et 8 bits aux hôtes, soit 254 adresses utilisables par sous-réseau.
Rôle du masque dans le routage
Le routeur compare l’adresse de destination d’un paquet avec les entrées de sa table de routage en appliquant le masque. Si la partie réseau correspond, le paquet est transmis vers l’interface associée. Sinon, il est dirigé vers la route par défaut.
Cette mécanique explique pourquoi une erreur de masque provoque des problèmes de connectivité difficiles à diagnostiquer : le paquet part vers le mauvais réseau ou reste bloqué sans message d’erreur explicite. Sur un réseau d’entreprise segmenté, un masque mal configuré suffit à isoler un VLAN entier.
Adresse IPv4 privée, publique et NAT : articulation réelle
Les plages privées (10.0.0.0/8, 172.16.0.0/12, 192.168.0.0/16) ne sont pas routables sur internet. Elles servent à l’adressage interne des réseaux locaux. Le NAT (Network Address Translation) assure la correspondance entre l’adresse privée d’un appareil et l’adresse IPv4 publique visible sur internet.
En réseau domestique, la box effectue un NAT simple (PAT, Port Address Translation) : chaque flux sortant reçoit un port source unique sur l’IPv4 publique de la box. En infrastructure CGNAT, ce mécanisme est doublé : la box traduit d’abord vers son adresse WAN (dans la plage 100.64.x.x), puis l’équipement du FAI traduit une seconde fois vers l’IPv4 publique partagée.
Cette double traduction ajoute une latence mesurable et complique le suivi des flux pour les équipes réseau. Elle rend aussi certains protocoles sensibles au NAT (SIP, FTP actif, IPsec en mode transport) plus difficiles à faire fonctionner sans configuration spécifique côté FAI.
L’adresse IPv4, malgré l’épuisement de son espace d’adressage et la montée d’IPv6, reste le socle effectif de la connectivité internet pour la majorité des services et des abonnés. La comprendre au-delà de sa définition de base, notamment dans ses implications CGNAT, juridiques et financières, permet d’anticiper des problèmes que la seule lecture d’un schéma en quatre octets ne révèle pas.

